lundi 18 mars 2013

Charles Fourier, tranquille en sa demeure



             Le bel article de Xavier Méra avait peut-être un seul tort : mettre le nom austère de Charles Fourier - l'homme qui ne souriait jamais - au côté de celui de Marcela Iacub, pimprenelle inoffensive. On sait bien que les théories de Fourier prêtent à sourire et qu'il est de bon ton de se moquer de la vie sexuelle des artichauts, de la transformation de l'océan en limonade ou encore de l'avènement des "solariens". 

         Mais ces prédictions ne sont pas plus "idiotes" que celles dont on voudrait nous faire croire qu'elles sont à une portée d'humain, déjà inscrite dans les linéaments de l'histoire. N'est-ce pas Marx ! Ou est passé la loi inexorable du matérialisme dialectique ? N'est-ce pas Hayek ! A quand le marché qui tourne tout seul, comme une toupie sur elle-même ? Tous les grands visionnaires ne sont pas à cela près, et Fourier ni plus ni moins que les autres. On serait même surpris de rencontrer dans sa demeure cérébrale quelques pièces inattendues.

         A commencer par ce lien indéfectible qui voudrait le rattacher à la grande histoire du socialisme, comme un pendu à sa corde. Engels était trop heureux de mettre le vieil « illitéré » – comme il se nommait lui-même – dans sa besace pour mieux le faire taire (avec Saint-Simon et Owen) et célébrer ainsi les vertus du socialisme scientifique (par opposition, bien sûr, aux « délires » des socialistes utopiques)[1]. 

         Il n’y a pas, non plus, chez lui de pièces dédiées à la Révolution française et encore moins de culte à l’Être suprême. Au contraire, il dénonce vigoureusement les excès de la Terreur révolutionnaire et développe une critique en règle de la philosophie des Lumières. Fourier ne se paie pas de mots et devine très tôt que les idoles « liberté », « égalité » et « progrès » ne servent qu’à bercer le peuple d’illusions tandis que les bourgeois s’occupent de la « bonne » marche du monde. 

         Il n’entretient pas, non plus, de cabinet des curiosités et/ou de salon des fictions politiques. On oublie trop souvent que le terme « utopie » change de sens au XVIIIè siècle. Il renvoie moins à la projection d’une cité idéale, telles qu’ont pu l’imaginer Thomas More ou Campanella, qu’il ne dessine concrètement les contours de la société à venir. Et, dans ce cadre, Fourier (tout comme Saint-Simon) se voit plutôt comme un « inventeur » voire un « ingénieur » d’une nouvelle science sociale – au sens d’organisation rationnelle de la cité. C’est également pour cette raison qu’il laisse la révolution à ceux qui continuent à croire dans une sorte de messianisme politique. Lui préfère la mise en place des petites communautés – les phalanstères ne sont pas une vue de l’esprit (même s’ils termineront tous en fiasco) – dans lesquels la vérité s’expérimente au quotidien.




         Le paradoxe, chez Fourier, c’est que sa demeure contient deux immenses salles, celle de la physique sociale et celle de la providence divine, qui se situent à des niveaux différents. La première dépend d’un fluide, la passion amoureuse, qui circule entre tous les hommes jusqu’à produire un très vaste ensemble de relations dynamiques et d’échanges multiples. Dans son langage propre, il ne fait que devancer ici l’inventeur de la sociologie, Auguste Comte, en rappelant que la réalité de l’homme dépend toujours des relations qu’il entretient avec les autres. Réguler la mécanique sociale et harmoniser les passions individuelles, c’est finalement la même chose.

         La maison fouriériste se complique allègrement lorsque l’on comprend qu’à l’étage, et au sous-sol, il faut prendre en compte les multiples univers qui complexifient le schéma de l’organisation humaine. Impossible, en un mot, de traiter de la répartition des tâches domestiques sans prendre en compte la configuration des astres. Heureusement, « Dieu a bien fait tout ce qu’il a fait » dit Fourier, et il appartient aux hommes de réarticuler ensemble tous les plans de l’existence (humain, végétal, animal, astral, sidéral, etc.) pour atteindre l’harmonie universelle. Ce qui, vous l’avouerez, est une tâche immense. Et il n’est pas du tout impossible que, selon certains rapports analogiques, le requin devienne un animal de compagnie, l’océan une limonade pétillante et le chou un mystère de l’amour.

         Quand on arrive à ce niveau, c’est que l’on a trouvé l’une des portes qui relient les deux salles, et emprunté l’escalier qui mène au bureau de Fourier, à moins que ce ne soit la chambre à coucher… 



                                      



[1] Thèse explicitement soutenue et mise en ordre dans Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880).

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