Le
peuple ne s'est jamais aussi bien porté. Il se décline sous toutes
les formes, on s'en réclame, on l'exhibe, on le fait
défiler,on
s'en revêt en toute occasion. La dernière collection automne-hiver
du prêt-à-porter du peuple s'appelle « Gilet jaune ».
On connaissait le bonnet phrygien, sa déclinaison médiévale puis
plus récente des bonnets rouges. On avait aussi apprécié le sobre
dépouillement des sans-culottes, puis la nudité inspiratrice de
l'égérie de Delacroix, « qui ne prend ses amours que dans la
populace, qui ne prête son large flanc qu'à des gens forts comme
elle » (Balzac), avant que le rouge prolétarien ne vienne de
Russie rhabiller la volonté du peuple. A chaque époque ses
symboles : le gilet jaune de la sécurité routière est devenu
le symbole d'un peuple qui conchie aujourd'hui le principe de
précaution qui lui pourrit la vie à tout instant tout autant que la
pédagogie dont on lui a trop farci le crâne. A chaque époque ses
barricades : le peuple des gilets jaunes a d'abord dressé les
siennes sur les ronds-points et les péages mais de jacquerie en
révolte puis en révolution, la même question s'est implacablement
posée à tous les Jacques Bonhomme meneurs de fronde :
qu'est-ce que le peuple ?
Au cours de l'Antiquité, les
institutions de la démocratie directe se trouvaient enchâssées
dans l'écrin protecteur d'une citoyenneté aussi exclusive que
restrictive, innovation politique tenant autant aux réformes de
Clisthène qu'au collier de l'esclave. A l'époque contemporaine, le
problème de la représentation du peuple fut tranché par la terreur
jusqu'à ce que l'avènement des systèmes représentatifs permette
de formuler une réponse institutionnelle au dilemme impossible :
comment représenter tous les peuples
qui composent le peuple
sans mettre en péril le système de représentation lui-même dès
que surgit le moindre antagonisme susceptible de se transformer en
conflit ouvert. Les Athéniens avaient tranché à leur manière :
sur 300000 habitants, dix pour cent exerçaient une véritable
liberté politique et au sein de ces dix pour cent, il n'est guère
que ceux qui résidaient dans l'asty,
l'espace urbain en lui-même, au sein du vaste territoire de
la polis,
l'Etat-cité grec, qui participaient réellement au jeu des
institutions, dominé par l'influence des grandes familles telles que
les Alcméonides. A l'exemple grec s'est opposé le modèle romain,
élargissant la citoyenneté à mesure que les conquêtes étendait
le territoire de l'empire, jusqu'à faire disparaître ce dernier et
à remettre l'idée d'une citoyenneté universelle entre les mains de
l'Eglise catholique.
Confrontés
à cette impossibilité historique de la représentation, les
théoriciens du modèle représentatif, au tournant du XVIIIe siècle,
ont eu à cœur de construire un système politique qui autorise à
la fois la participation du plus grand nombre à la vie de la cité
et de ses institutions tout en garantissant à tout un chacun le
respect de ses libertés individuelles et la préservation de sa
sécurité. Là où la conception antique présupposait une scission
claire, que rappelle Hannah Arendt, entre le monde des contingences
matérielles, dont le démos des
citoyens peut se décharger à loisir sur la masse des esclaves, et
le domaine de l’action et de la parole politique, apanage du démos,
les philosophes du contractualisme consacraient l’entrée dans
l’ère des régimes politiques modernes dans laquelle
les sociétés sont
des constructions artificielles s’affirmant comme des agrégats
d’individus et non plus comme des entités collectives à la
manière antique. Cela complique d'autant plus la tâche de ceux qui
entendent théoriser le rapport entre « le » peuple et la
nation. De cette nouvelle difficulté ressort un paradoxe contenu
dans ce que l'abbé Sieyès nommait la « duperie nécessaire »,
soit la théorie de la souveraineté nationale, développée par
Siéyès, dont il résulte que les élus représentent la nation tout
entière et non pas le peuple et qu’ils peuvent donc exercer un
mandat long et non impératif, et n’être guère contrôlés par
leurs électeurs. De l’autre, la théorie de la souveraineté
populaire, prônée par Rousseau et selon lequel, puisque toutes les
décisions ne peuvent être directement prises par le peuple,
l’élection de représentants du peuple est un pis-aller acceptable
seulement si les élus sont considérés comme les commis du peuple :
ils émanent nécessairement du suffrage universel direct, leur
mandat doit être court, il peut être impératif, et ils doivent
être étroitement contrôlés par les électeurs. En pratique,
exception faite du référendum, c’est plutôt la thèse de la
souveraineté nationale qui s’impose aujourd’hui en France, comme
d'ailleurs aux Etats-Unis – on écartera ici le particularisme
britannique et sa « fusion des pouvoirs ».
Ainsi,
comme le notait James Madison, constitutionnaliste américain,
dans The
Federalist Papers1,
les institutions représentatives n'octroient pas le moindre pouvoir
au peuple. Bien au contraire elles « recommandent son
exclusion » pour la bonne et simple raison que « dans un
tel système, il est fort possible que la volonté publique formulée
par les représentants serve mieux l'Intérêt Général que si elle
avait été formulée par le peuple lui-même. » Rousseau le
remarquait avec amertume à propos du système anglais, issu de la
Glorieuse Révolution, dont un Voltaire s'inspire volontiers :
« Le peuple anglais pense qu'il est libre et il a tort ;
il est libre seulement quand il élit les membres du Parlement. Dès
qu'ils sont élus, il est esclave et il n'est rien. »2 Un
siècle après lui environ, Tocqueville remarquera encore que « la
République n'est pas le règne de la majorité, elle est le règne
de ceux qui proclament qu'ils représentent la majorité. »3
Ceux-là
forment ce que Sieyès nomme une “profession particulière”. Et
leur tâche n'est pas seulement de prendre et d'assurer le pouvoir à
travers les élections, elle est aussi de le légitimer. Le pouvoir,
nous dit ainsi Pascal, repose toujours sur l’illusion de la justice
alors qu’en réalité il est la conséquence d’un rapport de
force et maintenu en place par l’imagination. Le souverain a besoin
de pompes et de cérémonie pour asseoir l’idée qu’il est
légitime. Ainsi les magistrats ont-ils besoin de longue robe, les
médecins de sévères lorgnons et les juges de bonnet carrés : «
Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs
hermines dont ils s’emmaillotent en chaffourés, les palais où ils
jugent, les fleurs de lys, tout cet appareil auguste était fort
nécessaire, et si les médecins n’avaient des soutanes et des
mules, et que les docteurs n’eussent des bonnets carrés et des
robes trop amples de quatre parties, jamais ils n’auraient dupé le
monde qui ne peut résister à cette montre si authentique. »
Dans
les nations modernes, la légitimité démocratique du pouvoir repose
sur sur un certain équilibre entre le pouvoir exécutif et le
pouvoir législatif, théorisé par Montesquieu à travers la
séparation des pouvoirs. Cette légitimité repose aussi sur
l'acceptation collective des règles du jeu électoral qui détermine
une origine exotérique et non ésotérique au pouvoir dans les
démocraties libérales contrairement aux Etats totalitaires. Mais la
légitimation du pouvoir repose encore sur quelque chose qui n'est
plus du ressort de l'ordre divin mais conserve tout de même une part
de transcendance en puisant sa source dans le cadre historique et la
geste particulière à chaque Etat-nation, déterminant, selon le mot
célèbre de Renan, un passé et un avenir communs. Comme le souligne
le philosophe Pierre Manent : « La pression homogénéisante, la
destruction de tous les éléments intermédiaires entre l’individu
et la nation fut peut-être plus marquée en France qu’ailleurs,
mais le processus fut le même partout. Il est inséparable du
devenir démocratique des sociétés modernes. Bref, le mouvement
démocratique moderne est inséparable du mouvement national.»
Et
ce mouvement national est aussi roman national,
bien que l'expression fasse grincer de nombreuses dents et heurtent
bien des sensibilités rationalistes. C'est pourtant ce roman
national qui tient ensemble les peuples
qui composent une nation. Et l'on prendra soin ici
d'écrire les peuples,
car en si chaque classe, courant politique, catégorie sociale ou
ethnique développe sa propre conscience historique, il est
impossible qu'elle puisse toutes ensemble prétendre à la
légitimité, de la même manière qu'une seule d'entre-elle peut
difficilement prétendre faire naître d'elle-même la légitimité à
dominer toutes les autres. Cette légitimité ne peut passer qu'au
tamis de la nation, et à travers elle au tamis de l'histoire, et
elle est en même temps le produit d'un consensus incessamment
reproduit par le jeu électoral, accepté sur la base d'un cadre de
civilisation commun et garanti par des dirigeants qui doivent
démontrer leur volonté de préserver ce cadre, ainsi que la liberté
et le sentiment d'adhésion de celles et ceux qui y vivent. Quand ces
éléments ne sont plus réunis, alors on voit à la fois les règles
collectives être violemment contestées et l'unité garantie par le
consensus national se fragmente alors à nouveau en divers groupes
dont chacun peut se prétendre garant de la préservation d'un cadre
de civilisation commun au nom de revendications particulières.
C'est
exactement ce qu'il s'est passé en 2017. Au ressentiment accumulé
depuis plus de vingt ans à l'égard d'élites politiques incapables
de reconnaître et donc de maintenir l'illusion du pouvoir à
laquelle elles doivent pourtant tout, s'est ajouté lors des
élections présidentielles la remise en cause des règles
collectives de légitimation par le pouvoir lui-même. En clair, les
élections ont été une vaste blague et tout le monde s'en est
aperçu. En cela d'ailleurs, le “vote volé” lors de la
consultation référendaire de 2005 à propos du traité
constitutionnel européen avait été un précédent fâcheux qui
avait préparé le décrochage auquel nous assistons maintenant. Et
il a suffi qu'Emmanuel Macron, qui avait capté à son profit une
partie des énergies liées au mouvement “dégagiste”, se révèle
en dix-huit mois un monarque pris lui-même suffisamment au piège de
l'illusion du pouvoir pour que le roi, soudain, se révèle nu aux
yeux de tous.
La
situation présente confronte tout un chacun, du politique au citoyen
lambda, à la question on ne peut plus dangereuse qui ouvrait cet
article : qu'est-ce que le peuple ? Car si le mouvement des Gilets
jaunes se présente volontiers comme le peuple
face aux élus, impuissants, cyniques et corrompus, de la nation, on
ne sait pas, et les Gilets jaunes ne peuvent pas savoir eux-mêmes,
quel peuple ils représentent pour la bonne et simple raison qu'ils
en représentent plusieurs à la fois. Est-ce le peuple de droite,
trahi par Giscard et la droite libérale en 1974 ? Est-ce le peuple
de gauche, trahi par Mitterrand en 1983 ? Est-ce, comme le pense un
éditorialiste, le peuple des petits entrepreneurs, des salariés et
des artisans contre les “fonctionnaires et les privilégiés” ?
Est-ce au contraire le peuple des fonctionnaires – ambulanciers,
flics, profs, pompiers – qui ont eux-mêmes les meilleures raisons
de se considérer comme le peuple
en colère ? Est-ce encore le peuple des retraités qui protestent
contre leurs retraites amputés ou celui des jeunes chômeurs qui
accusent à bon droit les retraités d'avoir largement profité des
Trente Glorieuses et de se comporter aujourd'hui comme les pires des
égoïstes Les seules réponses qui aient été trouvées dans
l'histoire pour résoudre la question du peuple furent celles de la
démocratie antique, reposant sur l'esclavage, celle de la monarchie
de droit divin et pour finir celle de la nation. Nous ne vivons plus
ni dans l'Antiquité, ni sous une monarchie de droit divin. Il ne
nous reste comme solution pour rassembler les peuples
en un seul, que la nation. Mais une nation ne se décrète pas aussi
facilement. Toute nation a besoin d'un moment fondateur comme d'une
référence à un passé commun pour se constituer. Or, nos sociétés
modernes semblent cultiver une indifférence pour leur passé qui est
inédite dans l'histoire de l'humanité et nos élites, depuis trente
ans, proposent avec la construction européenne non pas un acte
fondateur mais une fuite en avant qui n'intéresse plus grand-monde
en France et suscite même une détestation commune qui est l'un des
rares ferments d'unité de cette contestation multiformes qui a surgi
depuis plusieurs semaines. Comme le notait encore Pierre Manent il y
a déjà six ans : « Ayant discrédité gouvernements corrompus et
peuples paresseux, la gouvernance européenne rencontrera sa propre
faiblesse intrinsèque, qui réside en ceci qu’elle n’offre aux
citoyens que la perspective d’une course indéfinie à la poursuite
d’un horizon toujours repoussé, sous le contrôle de critères
arbitraires venus d’on ne sait où, administrés par des
bureaucrates sans visage à la compétence de qui l’on
est obligé de
croire. » Fiction de gouvernement universelle régnant désormais
sur une fiction de nation où la mesure du monde se réduit au Soi et
à l'Entre-Soi malgré les antiennes inlassablement répétées à la
gloire du "Vivre-Ensemble" auquel personne n'aura aussi peu
cru qu'aujourd'hui.
David Vela Cervera. Libertad guiando el Pueblo
Puisque
plus personne n'a envie de croire aujourd'hui en cela et en bien
d'autres choses, il faudra qu'Emmanuel Macron déploie des trésors
d'inventivité rhétorique pour convaincre cette nation sur le point
de se fragmenter en plusieurs peuples qu'il est encore possible pour
elle de retrouver un moment fondateur, de retisser un roman
national qui lui permette de ressouder son unité. En est-il
seulement capable celui qui s'autocélébrait comme le dirigeant de
la start-up nation et qui voit en dix-huit mais toute une stratégie
de com' arrogante et sa "pensée complexe" être balayée
par une lame de fond venue tout droit des réseaux sociaux, symboles,
d'une terrifiante efficacité, de la fragmentation des nations
modernes en de multitudes de microcosmes qui font peuple chacun dans
leur coin et dont les ambitions ou la colère s'échappent
quelquefois de la cage numérique pour mettre au diapason le
ressentiment ancien et puissamment ancré de tout un peuple qui
aimerait bien refaire nation mais ne sait, pas plus que ses
dirigeants, comment s'y prendre.
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Il
a eu le nez creux, Gérard Collomb. On voyait bien qu’il enfumait
gentiment son monde en prétendant vouloir abandonner ses fonctions
de Ministre de l’Intérieur pour retrouver ses chers Lyonnais. Tu
parles Charles ! Elle n’est pas née de la dernière conférence
pour le climat, la vieille colombe rusée, elle avait bien senti qu’il
y avait quelque chose de vraiment pourri en Macronie, à tel point
que les relents putrides d’un système en décomposition après
seulement dix-huit mois de quinquennat refluaient à tous les étages
de la maison mère et jusqu’à la place Beauvau. Le vieux briscard
voyait bien que la « start-up nation » qu’il avait
soutenue dès les premiers jours menaçait de déposer prochainement
le bilan. Collomb avait déjà dû subir le cirque de l’affaire
Benalla et des audiences parlementaires, il n’était pas question
qu’on le prenne jusqu’au bout pour un pigeon. Vu la tournure
prise par les événements, il était plus que temps de tirer sa révérence.
Aujourd’hui
Gérard Collomb doit pousser un grand soupir de soulagement, dans son
bel hôtel de ville de la place de la Comédie, en observant le chaos
de ce week-end sur l’avenue des Champs-Elysées, en regardant son
successeur se débattre dans la pire crise qui se soit abattue sur
l’exécutif depuis mai 68. Avec sa tête de second couteau d’une
série de gangsters des années 80, la mâchoire carrée assénant des
avis définitifs (« on a merdé sur la com’ ») tandis
qu'il roule des yeux affolés en cherchant la
solution qui ne vient pas, Castaner incarne à lui seul l’impuissance
et la désorientation du pouvoir. A côté, Edouard Philippe semble un
roc, c’est dire, tandis qu’Emmanuel Macron répond à la crise
de la même manière qu’il avait géré l’affaire Benalla : par
l’absence. Seules les piques de François Hollande, venu faire la
roue auprès des Gilets Jaunes, ont pu tirer une réaction du
président en déplacement au G20 de Buenos Aires. Depuis son retour
en France, Emmanuel Macron s’est contenté d’une nouvelle petite
boucle mémorielle sur les Champs-Elysées et d’un « Merci »
twitté à la va-vite à destination des forces de l’ordre avant de
se replier dans son palais pour y convoquer ses lieutenants. A peine
le doux monarque au sourire radieux comme une centrale
photoélectrique a-t-il condescendu à envoyer Benjamin Griveaux,
sous-fifre parmi les sous-fifres, lâcher dédaigneusement qu’on
n’allait pas changer de cap pour quelques ploucs énervés et deux
ou trois vitrines cassées. Depuis que la crise des Gilets Jaunes a
commencé à prendre des proportions vraiment inquiétantes, le plus
inquiétant se révèle être le mutisme présidentiel face à la
contestation montante. Peut-être Macron se rêve-t-il en De Gaulle
disparaissant le 29 mai 1968 pour réapparaître et sonner la fin de
la récré le 30 : « Français, Françaises, étant
détenteur de la légitimité nationale et républicaine, j'ai
envisagé depuis 24 heures toutes les éventualités... »
N'est
pas De Gaulle qui veut. En attendant qu'on sache si Emmanuel Macron
joue la montre ou est simplement en train de sucer son pouce en
position foetale derrière son bureau, le gouvernement d'Edouard
Philippe gère l'insurrection qui vient au doigt mouillé. Après
avoir tenté d’assimiler purement et simplement le mouvement des
protestations des Gilets Jaunes à « l’ultra-droite » après les manifestations du 24 novembre, la tactique adoptée après les ravages du 1er
décembre et les images de l'Arc de Triomphe portant les stigmates des tags et des exploits des antifas et autres Black Blocs fut plus classique : distinguer manifestants et
casseurs, de nouveau largement indifférenciés, et laisser monter
l'angoisse dans l'opinion en promettant le chaos pour dissuader au
maximum les gens d'aller manifester le 8 décembre. Les grands médias
ont aussi changé de braquet. L'inénarrable Sylvain Boulouque,
« spécialiste des mouvements sociaux », à peu près
aussi compétent que Christophe Castaner au Ministère de l'Intérieur, n'a plus été invité sur les plateaux de BFMTV pour expliquer
qu'une manif où l'on trouvait des drapeaux français était
d'extrême-droite (à ce compte-là, la manif du 11 janvier 2015 est
donc la plus importante manif d'extrême-droite de l'histoire de
France).
Les
antifas ont certes été rejoints samedi dernier, comme celui d’avant,
par les cohortes hétéroclites de « l’ultradroite ».
Face aux black blocs et autres ultragauchistes énervés, les
groupuscules les plus divers se réclamant du GUD, de l’Action
Française ou plus fréquemment du compte ou du groupe Facebook sur
lesquels leurs membres paradent et se mettent en scène à loisir,
étaient effectivement là pour aller cogner de l’antifa de la même
manière que leur indispensable Nemesis se mobilisait pour casser du
facho. Un camp ne saurait survivre sans l’autre. Chacun a besoin de
l’autre pour alimenter son romantisme de la guerre civile et sa
rhétorique de meute… aux dépens bien sûr de la cause qu’ils
croient servir, qu’elle soit nationale ou au service d’une
internationale fantasmée. Les deux servent ainsi utilement le
pouvoir qu'ils croient contester. Les Black Blocs en décrédibilisant
les mouvements sociaux dans lesquels ils s'invitent – au plus grand
bonheur du gouvernement en place jusqu'à ce que les choses
dégénèrent vraiment comme samedi dernier – et les excités
d'ultra-droite en servant d'épouvantail politique bien commode,
vieille recette qui fait toujours ses preuves. Après tout,
Jean-Marie le père ne fut-il pas pendant des décennies le parfait
instrument permettant à la pensée dominante d’asseoir
médiatiquement son emprise et de passer outre tous les
questionnements sur l’immigration de masse ou la validité du
projet européen en brandissant à chaque fois l’épouvantail
rêvé de ce Front National à la fois clownesque et infréquentable ?
Un dangereux chef de l'ultradroite à la manoeuvre
Les
« quartiers », bien sûr, étaient aussi de la fête,
pour participer au grand défouloir festif et à la distribution
d'accessoires de téléphonie, Hi-fi et produits de luxe sur les
Champs et au théâtre de Guignol ne manquaient plus que les
apprentis révolutionnaires des facs et des lycées qui se sont bien
rattrapés depuis. A l'université de Tolbiac, on s'est dit que ce
serait une belle occasion d'achever de détruire ce qui ne l'avait
pas encore été à l'occasion de Nuit Debout, et partout en France,
des lycéens se sont sentis obligés de sécher les cours et
accessoirement de tenter de cramer leur lycée. Dans tel lycée
parisien, on brûlait sous les vivats la porte en bois, dont
l'original, datant du début du XIXe siècle, avait déjà été endommagée
et réparée à grands frais durant Nuit Debout. Dans d'autres
établissements, on balançait dans la joie et la bonne humeur des
bonbonnes d'acide ou des cocktails Molotov sur les flics. On notera
d'ailleurs que ceux-ci sont bons à plaindre à la rigueur quand ils
prennent les coups pour le compte du gouvernement qui les emploie
pour protéger l'Arc de Triomphe mais qu'on leur tombe sur le rable
dès qu'ils s'avisent d'arrêter 150 « jeunes » qui se
baladaient, barre de fer ou bidon d'essence à la main en quête de
quelque chose de plus à cramer pour se réchauffer le cœur. Face
aux insoutenables images de ces casseurs en herbe agenouillés ou
menottés contre un mur, un concert de pleureuses – journalistes ou
politiques en mal de reconnaissance dégainant le tweet ou le statut
Facebook larmoyant - s'est élevé pour dénoncer les « traitements
inhumains » et se lamenter en choeur des malheurs faits par la
police aux pôvres jeunes. Etrangement, pas une de ses bonnes âmes
ne s'est émue plus que cela du fait qu'à Marseille, à Saint
Exupéry, le lycée des quartiers nord, ce sont les dealers qui sont intervenus pour calmer tout le monde à coups de paint-ball en
demandant aux profs de faire rentrer leurs élèves qui foutaient le bordel
et dérangeaient le trafic de shit. « La prochaine fois qu'on
revient, c'est pas avec des paintballs », ont prévenu ces
honnêtes commerçants, eux aussi dérangés par la police aux
méthodes inhumaines.
Inutile
ici de verser plus dans le pathos revanchard. D'autres s'en chargent
déjà très bien. Rappelons seulement aux différents trous du cul
qui hurlent comme des puceaux excités à la vue des flammes ou
taguent « Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme »
sur l'Arc de Triomphe qu’une des dernières manifestations sur les
Champs-Elysées avait eu lieu le 11 novembre 1940. Ce jour-là, des
étudiants, des lycéens, avaient décidé de braver l’occupant
allemand pour aller honorer la tombe du soldat inconnu, rappeler la
mémoire des morts de Verdun et protester contre l’invasion de leur
pays. Ils furent arrêtés, torturés et pour beaucoup envoyés dans des camps dont la plupart ne revinrent pas. En souillant le monument, car
le mot « souiller » est on ne peut plus juste, les
pauvres types – et les pauvres filles, soyons égalitaires – qui
s’en sont donnés à cœur joie samedi n’ont pas seulement
insulté la mémoire de ceux qui crevaient dans les tranchées en
14-18, ils ont également insulté la mémoire de tous ceux qui ont
payé le 11 novembre 1940 le prix du courage. Vive le vent, vive le
vandalisme hein ?
Le
mouvement des Gilets Jaunes ne se limite pas à ces opportunistes de
la révolution, il traduit un ressentiment bien plus profond que les
journalistes ou les politiques si habitués à servir la
lacrymocratie semblent bien en peine de comprendre. Le génial
Sylvain Boulouque, chercheur en sciences sociales qui est à la
recherche ce que Stephen Hawkins fut à la course à l’aviron,
avait raison sur un point : la France des Gilets Jaunes, c’est
aussi en partie celle qui a dit non en 2005 au traité européen. En
partie parce que les revendications des Gilets Jaunes, c’est aussi
un peu tout et n’importe quoi, allant du salarié qui fait valoir à
raison qu’à 1200 euros par mois on s’excuse de ne pas arriver à
survivre en jetant 400 balles d’essence par la fenêtre par mois,
jusqu’au retraité un peu plus aisé qui a du mal à comprendre que
oui les Trente Glorieuses et la consommation effrénée, oui c’est
bien fini. Mais le combustible le plus efficace de ce mouvement
hétéroclite, dont un représentant apostrophait un Jean-Jacques
Bourdin atterré pour lui hurler aux oreilles qu’ils reviendraient
samedi prochain pour tout péter, c’est l’inertie, le cynisme et
l’inanité des gouvernements qui se succèdent depuis trente ans.
Après le machiavélisme et le clientélisme mitterrandien,
l’attentisme et l’immobilisme chiraquien, la vulgarité
sarkozienne et le pathétique hollandien ont tellement traîné la
fonction politique et présidentielle dans la boue que le mouvement
de révolte qui a pris corps ces derniers jours affirme avant tout un
dégoût absolument radical de la classe politique dans son ensemble,
ce que n’ont pas saisi les responsables politiques toujours prêts à
revenir à la mangeoire, à l'image du très misérable François
Hollande prêt à entamer une danse du ventre sur un rond-point
devant trois Gilets Jaunes et un barrage filtrant pour revenir encore
un peu sur le devant de la scène.
Le
politique d’aujourd’hui se rapproche plus du junkie que de l’homme
d’Etat. Inlassablement, il veut retrouver la sensation du premier
shoot mais s’il déploie une fantastique activité et est prêt à
toutes les bassesses pour retrouver le goût du pouvoir, il ne sait
qu’en faire quand il le possède vraiment. On n’exonérera pas
Emmanuel Macron de toute responsabilité, lui qui est arrivé au
pouvoir par le miracle du dégagisme, d’une enquête du Canard
Enchaîné et du goût malheureux de François Fillon pour les
costumes de prix, et qui ne paraît lui non plus pas savoir quoi
faire de la France maintenant qu'il est censé la diriger. Cette
attitude présidentielle et l’incurie ministérielle ne peuvent qu'alimentent le nihilisme radical des Gilets Jaunes qui hurlent la
détestation du politique, des syndicats et des médias tout
ensemble. La fracture entre la « France périphérique »
et ses élites est devenue une béance que rien ne semble pouvoir
combler, et réunir les dirigeants des principaux partis d’opposition
ou convoquer un débat à l’Assemblée nationale ne calmera pas la
colère qui s'enracine profondément dans le malaise français dont
parlait déjà Paul Yonnet en 1993.1
Et même si la révolution se fait encore attendre samedi 8 décembre
et que les blindés de la gendarmerie circulant sur les
Champs-Elysées dissuadent les « factieux » de pousser
plus loin leur avantage, les nuages qui s'accumulent à l'horizon
laissent présager d'autres tempêtes. Alors que l’Europe panse à
peine les blessures de la crise de 2008, celle qui couve s’annonce
plus terrible encore que la précédente, à en croire les
économistes qui tirent sans succès la sonnette d’alarme. Parce
que, conduits par un progressisme et un technocratisme aveugle, sourd et écervelé, les chefs d’Etat répètent inlassablement les erreurs du passé le plus récent sans prêter la
moindre attention aux signes avant-coureurs d’un effondrement que
personne ne peut raisonnablement souhaiter, sauf les
« révolutionnistes » professionnels, tout à leur haine
du flic et leur fantasme de guerre civile dont ils s'imaginent bien
entendu qu'ils seront les héros. Nous pouvons bien sentir que nous
venons d’entrer dans une nouvelle séquence qui n’est pas le
« retour de la bête immonde » ou des « années
sombres », comme nous l’ont répété jusqu’à
l’écoeurement tous les Sylvain Boulouque que l’abêtissement et
la pensée consensuelle ont produits depuis vingt ans. L’histoire ne
repasse jamais les plats car elle a trop faim d’hommes et de
peuples nouveaux. « D’autres civilisations sont mortes. Cette
civilisation moderne, le peu qu’il y a de culture dans le monde
moderne, est elle-même essentiellement mortelle. » Voilà de
quoi nous avertissait Péguy, mort aux premiers jours du conflit de
1914-1918, et les imbéciles qui ont aussi insulté la mémoire
sous l’Arc de Triomphe confirment de manière funeste sa prophétie.
Pour commander le dernier numéro d'Idiocratie, c'est par ICI
1Paul
Yonnet. Voyage au centre du malaise français. Gallimard.
1993
Voici
le deuxième numéro d'Idiocratie tout
juste sorti des presses ! Ou plutôt le "numéro Moins Un",
qui suit logiquement le précédent "numéro Zéro" dans une logique parfaitement rétrograde puisqu'en
bons idiots, il nous semblait tout naturel d'aller symboliquement à
contre-courant du sens de l'histoire et du progrès et
d'affirmer que si les Idiots avait un slogan, ce serait bien plutôt
le huysmansien "A Rebours" que l'appel au mouvement sans
but que le marcheur élyséen voudrait imposer à sa "start-up
nation", malheureusement pour lui peu décidée à lui emboîter
le pas.
Un
grand merci aux lecteurs d'Idiocratie et
à celles et ceux qui nous ont soutenu et nous permettent aujourd'hui
de faire exister ce numéro Moins Un, en espérant que nous pourrons
continuer à poursuivre longtemps le compte à rebours. Nous
intégrerons prochainement au blog une application de paiement en
ligne mais il est déjà possible de commander le nouveau numéro en
nous écrivant à bienvenueenidiocratie@gmail.com.
Pour
fêter la sortie de ce nouveau numéro, nous reproduisons dans cet
article "L'Antimanifeste des Idiots", publié
dans le numéro Zéro ainsi que le sommaire du numéro Moins Un à la suite
de ce texte. Bonne lecture !
Le numéro Zéro, parvenu aux antipodes grâce à une lectrice polynésienne
Dans
son acception ancienne ( idiotès ), l’idiot, «
inexpérimenté », « vulgaire », « malhabile », affiche la
singularité de celui qui s’appartient en propre et contrevient aux
normes et aux conventions sociales. Sous la plume de Thucydide
prêtant à Périclès l’oraison funèbre de la première année de
la Guerre du Péloponnèse, l’ἰδιώτης est celui qui, par
son refus de participer à la vie politique, apparaît comme un corps
étranger au sein de la cité sans toutefois en être banni : « Les
mêmes hommes peuvent s’adonner à leurs affaires particulières et
à celles de l’État ; les simples artisans peuvent entendre
suffisamment les questions de politique. Seuls nous considérons
l’homme qui n’y participe pas comme un inutile et un oisif. »
Au
Moyen-Âge, le sort de l’idiot était plus enviable. On le
considérait comme une sorte de porte-bonheur, un béni/benêt des
dieux à qui échappaient les choses sérieuses de l’existence. Les
temps ont changé. Lors de la dernière grande communion électorale
nationale, l’insulte antique a été recyclée pour qualifier ceux
qui, refusant de se soumettre à l’injonction du vote-barrage ou du
« Front républicain », s’excluaient eux-mêmes du camp du bien
et du vivre-ensemble. L’idiot démocratique se singularise par son
refus de prendre au sérieux un système qui demande des comptes à
ceux auxquels il rappelle pourtant la plupart du temps qu’ils ne
comptent pour rien. Dans une civilisation qui s’est choisi pour
emblème la perche à selfie et pour nouvelle religion le
développement personnel, l’idiot, vulgaire, sans éducation, est
devenu le coupable idéal. Il est de bon ton, pour tâcher de
s’extirper de la post-modernité, d’opposer à son esthétique
coupable et à ses valeurs fautives le diagnostic implacable des
disciples de la post muraynité. On convoque donc l’auteur
du XIXe siècle à travers les âges, père
de festivus, pour baptiser la nouvelle trouvaille des chercheurs
de papillons et entomologistes du monde des idées : l’homo
reactus. Rien à voir avec un représentant supersonique de la
post-humanité : l’homo reactus n’est qu’un avatar des «
nouveaux réactionnaires » de Daniel Lindenberg, dont le bottin des
infréquentables publié en 2002 fait l’objet de fréquentes mises
à jour. Figure commode que cet idiot-reactus, imbécile rétrograde
faussement ingénu qui décline la bêtise de festivus en
mode conservateur ricanant, pendant droitier de « l’idiot utile »
gauchiste, qui fait lui carrière au service de la guimauve
bienpensante et du révolutionisme de salon. L’idiot au XXIe siècle
est mangé à toutes les sauces, on se l’arrache, on le déchire,
on le rhabille, on le rabote, on l’étiquette, pour le faire
rentrer dans les inventaires que les génies de l’idiotie
postmoderne enrichissent sans cesse de nouvelles catégories aux
intitulés subtils.
Pourtant,
l’idiot échappe toujours à ces captations savantes et glisse
entre les pinces du sociologue qui ne parvient à épingler, dans le
tableau des moeurs qu’il dresse face à lui comme un miroir, que
les deux sortes d’imbéciles dont les légions encombrent les
tiroirs du siècle : celui qui a la simplicité crétine de
considérer le monde uniquement comme un décor à sa ( petite )
mesure et l’autre, plus ambitieux, qui se gonfle comme la
grenouille de la fable, et voudrait faire passer pour de l’humilité
son universelle prétention à mesurer le monde et tous les êtres du
haut de sa surplombante fatuité. L’idiot, quant à lui un peu plus
humble, a compris qu’enfermé dans sa pauvre carcasse et sa pauvre
conscience, il était à son grand désespoir la seule mesure de tout
ce qui disparaîtra un jour avec sa propre fin.
Conscient
de ses limitations, l’idiot sent pourtant confusément que son
existence ne se réduit pas à celle d’un chat domestique. Il
reconnaît l’« inquiétante étrangeté » – l’unheimlich dont
parlait Freud – d’un monde que nous croyons familier jusqu’à
ce qu’il révèle à quel point il peut nous être étranger.
L’écrivain Zo d’Axa avait créé un journal qui portait le beau
nom de L’En-dehors pour traduire ce sentiment
d’étrangeté vis-à-vis de la société. En dehors du monde qui
l’enserre dans un ensemble de régulations aussi mortelles que
bienveillantes, l’idiot ne sait qui de lui-même ou du monde est le
plus idiot des deux. D’autant plus que le monde s’acharne à le
convaincre, par la bouche de mille doctes experts que la raison du
plus grand nombre n’a que faire des idiots solitaires. Pour les
malheureux susceptibles de réaliser un jour que le roi du monde est
nu, la modernité a conçu un ensemble de remèdes qui, de
l’antidépresseur au développement personnel en passant par
le tititainment, constituent des dispositifs de
neutralisation bien plus subtils et efficaces que les archaïques
systèmes de rééducation prévus par les défunts totalitarismes.
Au vu des progrès accomplis chaque jour par la société des
loisirs, et selon le grand idéal de la religion du management
de soi qu’incarne parfaitement notre nouveau président, nous
aurons bientôt la chance d’être des citoyens du monde, devenu un
vaste camp de loisir pour les plus chanceux et un vaste champ de
bataille pour les autres. Les idiots qui prétendront encore ne pas
vouloir comprendre les règles du jeu ne seront sans doute pas les
bienvenus dans la grand idiocratie globalisée.
Dans
son film Idiocracy ( sorti en 2006 ), le cinéaste
Mike Judge imagine les aventures d’un quidam moyen ( Joe Bauers )
qui, après avoir subi une expérience de cryogénisation, revient à
la vie aux alentours de l’an 2500 et se révèle être la personne
la plus intelligente d’une société devenue complètement abrutie.
Il découvre alors ses congénères balbutiant une novlangue sans
aucun relief, s’adonnant à une consommation débilitante, se
goinfrant de malbouffe, s’excitant devant des séries et des jeux
télévisuels plus indigents les uns que les autres, s’esclaffant à
la moindre suggestion sexuelle. En l’an 2500, le plus grand succès
cinématographique s’intitule Ass : ses
spectateurs peuvent admirer un cul filmé en gros plan produire des
pets pendant deux heures.
Idiocracy n’a
pas marqué l’histoire du septième art. Cette comédie « hénaurme
», basée sur la très controversée théorie du dysgénisme,
suppose que les êtres humains, toujours plus assistés par une
société de consommation qui pourvoit à tous leurs besoins et
anticipe tous leurs désirs, ont graduellement abandonné l’usage
de leur cervelle, devenue un élément plus inutile que leur estomac
ou leurs organes reproducteurs. Le trait est forcé, le propos outré,
certes, mais nous sommes pourtant déjà entrés depuis longtemps
dans le règne de l’idiocratie mondiale. Dans ce régime d’un
type nouveau, avenir radieux du genre humain, l’idiotès découvre
que ses capacités de raisonnement moyennes et sa maîtrise
acceptable du langage articulé sont des handicaps dans une société
où la satisfaction de soi est devenue le nouveau bien commun et
l’abrutissement béat le socle d’un nouveau collectivisme.
Dans
cette société du plaisir de masse où le bonheur est normé,
contrôlé, étiqueté, il est l’heure de nous remémorer le visage
ébahi de l’idiot qui regarde le monde passer. Dostoïevski
s’interrogeait déjà en 1869 : « Est-ce que mon
fantastique Idiot n’est pas la vérité même, et
la plus quotidienne ? » Dans son célèbre roman, un jeune noble
épileptique navigue dans les eaux troubles de la haute société
russe avec le coeur léger et l’âme simple d’un fol-en-Christ.
Bientôt la risée des aristocrates sournois, des fonctionnaires
fielleux et des ivrognes aigris, le prince se reconnaît dans le
miroir que les autres lui tendent : un idiot que sa singularité
relègue aux marges de la bienséance. L’ambivalence profonde du
personnage de Mychkine déroute le lecteur. Mychkine est-il vraiment
cet idiot qui ne comprend rien, qui ne voit rien du monde qui
l’entoure et qui se fait berner par son entourage ? Ou au contraire
est-ce tout simplement le monde qui l’entoure qui est
irrémédiablement incompréhensible, définitivement perdu,
fondamentalement idiot ? L’amour transporte le prince auprès des
âmes fragiles, comme la princesse Nastassia Filippovna, qu’il
cherche naïvement à libérer, mais sa destinée est semblable
à une partition écrite à l’avance, prise dans les noeuds des
conventions sociales et menant fatalement aux limbes de la folie.
Avant de sombrer pourtant, il aura réussi à faire passer entre les
murs fissurés du monde un peu de la lumière des libres esprits. Le
prince Mychkine de Dostoïevski enseigne une autre forme d’idiotie,
une idiosyncrasie salvatrice, face à l’idiocratie régnante :
celle qui consiste à se déprendre de soi-même et du monde dans
lequel on s’incorpore, pour mettre à nu une réalité dont l’être
singulier est le reflet premier et le témoin privilégié. Ce n’est
pas une révolte contre l’ordre établi mais plutôt une façon
d’être, un état d’esprit, qui permet de faire un pas de côté,
de reprendre liberté et de goûter à la vie.
L’autre
grande figure de l’idiot céleste est assurément celle de Don
Quichotte de la Manche. Accompagné de son fidèle écuyer Sancho
Panza, le chevalier à la Triste Figure se met en tête de défendre
la veuve et l’orphelin sous l’autorité du Dieu Très Haut, et au
nom de son amour à jamais enfui : la Dame Dulcinée du Toboso. « Il
s’agissait de la plus extraordinaire forme de folie qui puisse
entrer dans une pensée qui divague », nous dit Cervantès, celle
d’aller par la voie étroite de la chevalerie errante chercher
l’aventure afin de ressusciter l’âge d’or. Les quelques
victoires acquises par le fait d’un heureux hasard ne suffisent pas
à compenser les défaites homériques dues au vertige de l’illusion,
mais l’« écorché-figure » y trouve toujours son compte, dans un
temps où il suffit de « laisser la fortune rouler par où ça
passera le mieux ». Ainsi, les épreuves, aussi absurdes
soient-elles dans un monde à l’envers, sont toujours l’occasion
d’un poème chevaleresque, d’une chanson paillarde, d’une ode
amoureuse. L’idiot en armure, guidé par son étoile et vilipendé
par ses contemporains, se livre à une bataille sans fin pour
sauvegarder l’un des dons les plus précieux que les cieux aient
fait aux hommes : la liberté. Et quand Sancho Panza boit jusqu’à
perdre raison, il sait remercier son compagnon de boisson comme il se
doit : « Ô fils de pute, le grand voyou, comme il est catholique !
» Il ne lui reste plus qu’à méditer, la tête renversée dans le
fossé, les paroles de son maître atteint de folle ignorance : « On
peut dire de la chevalerie errante exactement ce qu’on dit de
l’amour, qu’il rend toutes choses égales ».
Le
prince Mychkine, Don Quichotte, etc. on pourrait multiplier les
figures exemplaires de l’idiot et tenter de poser les jalons d’une
doctrine parfaitement idiotique. Ce serait une impasse. Il
appartient, en vérité, à chacun de se remémorer les rencontres,
parfois réelles, souvent discrètes, toujours impromptues, des êtres
qui ont dessiné les reliefs d’un autre paysage, plus étranges et
ciselés, que ceux de la société plane et monotone. Partout, en
vérité, Dieu se glisse dans les habits du pauvre homme pour se
manifester ; partout, il est rejeté comme le dernier des idiots. En
terre d’Islam, les fols-en-Christ prennent les apparences des «
gens du blâme » ( malati ) qui cachent leur
proximité avec le Très Haut par un comportement extravagant et
absurde. Volontiers sacrilèges, ils subissent la moquerie des foules
et la foudre des autorités. Certains vont même jusqu’à affirmer
que seule la volonté divine, jalouse de cette proximité, les oblige
à vivre comme des mendiants et des vagabonds, rejetés de tous.
Ainsi malmené, pourchassé, exilé, Machrab erre dans toute l’Asie
centrale pour déclamer, sous les traits du derviche itinérant, du
conteur public ou du poète anonyme, des mots d’amour fou qui
scandalisent les oreilles prudes. En Perse, Omar Khayyam tourne en
dérision les impostures politiques et religieuses pour « chanter le
vin qui fait jaillir des lèvres qu’il arrose, la vérité ».
Guidé par les astres, toujours au bord de l’ivresse, il court
également les routes pour y dénicher la « minute de joie » qui
renverse l’homme d’amour, de l’autre côté de la réalité.
Les célèbres idioties de Nasr Eddin Hodja atteignent également le
sublime en Turquie. Souvent présenté comme un « demeuré », Nasr
Eddin se joue de la raison malicieuse pour mettre les hommes dans des
situations cocasses et leur rappeler – à toutes fins utiles – la
réalité passagère des choses, la sonorité fragile des paroles
prononcées. Tous ces « hommes du blâme » cachent derrière le
masque de la folie une réalité qui échappe à toutes les
catégories établies, révélant par-là même la singularité
absolue de l’être. En Chine, les sages taoïstes ne cessent de
mêler l’extravagance et la vulgarité pour mieux se moquer des
conventions sociales et laisser ainsi le long fleuve du Dao sortir de
son lit. Li Po, le vagabond céleste, s’interroge sous la lune
blême, après une journée d’ivresse : « Les portes sont
maintenant refermées sur de la poussière jaune/alors pourquoi ne
pas boire ?/les hommes d’autrefois, où sont-ils aujourd’hui ? »
Partout
dans le monde, des fraternités invisibles se sont constituées dans
les contreforts de la société. On prendra garde pourtant à ne pas
vouloir déduire de ces exemples idiotiques une formule étroite de
la bonne vie. Un trait paradoxal de notre siècle est qu’il vomit
la pensée tout en vénérant l’esprit de système. L’idiot n’a
pas de système, sa nature est idiosyncratique. Dès lors, quel sens
peut-il y avoir à rédiger un manifeste des idiots ? Aucun,
avouons-le, c’est un jeu qui consiste à jeter par-dessus bord les
petites tenailles du quotidien pour mieux piquer, en retour, le corps
obèse du monde. Esquisser quelques pirouettes mentales et laisser à
chacun sa liberté d’être avec la secrète espérance que les
points épars de chaque citadelle dessinent les contours d’un lieu
immobile, d’une île invisible, pourquoi pas d’une confrérie des
idiots. Rien ne nous interdit d’imaginer le portrait d’un
funambule qui se faufile dans la gigantesque toile industrieuse de
l’existence pour, ici ou là, en desserrer une couture. Comme
disait le simple d’esprit, Albert Cossery, « la moindre petite
bombe qui éclate quelque part devrait nous réjouir, car le bruit
qu’elle fait en explosant, fût-il à peine audible, dissimule le
rire d’un ami lointain ». Avec cette revue qui vient figer sur le
papier l’expérience un peu chaotique d’un blog tenu cahin-caha
depuis novembre
2011, nous avons tenté de faire sauter quelques bombinettes
dont le bruit ténu nous réjouit comme celui des rires amis. Un soir
de novembre 2011, deux idiots se sont retrouvés au comptoir d’un
bar bien connu des oiseaux de nuit rennais, dont le nom, un peu idiot
lui aussi, symbolise à merveille le petit grain de folie qui a
toujours circulé en roue libre dans la cervelle d’une partie des
habitants de cette ville. L’intuition première était de fonder un
blog, qui se serait appelé « massacre présidentiel » afin de
commenter les élections
de 2012. Le degré de désolation auquel nous a amenés
le carnaval
présidentiel qui donna la victoire à François
Ier, l’unanimisme médiatique et l’ampleur de
l’entreprise de débilitation générale nous ont convaincus
d’élargir le champ d’action afin de taper tous azimuts, bref, de
devenir des blogueurs idiocrates qui suivraient quelques règles
simples : la première étant de privilégier toujours le pluralisme
des opinions, auquel l’époque semble allergique, la deuxième de
refuser si possible de personnaliser le blog et de signer les
articles pour aller à contre-courant de l’envahissante culture de
l’exposition de soi promue par l’internet 2.0, la troisième,
enfin, de ne pas manquer d’émailler nos analyses forcément
prétentieuses et nos déclamations vaines de ricanements irritants
et potaches qui rappellent toujours qu’Idiocratie reste un repaire
d’idiots.
Le
quinquennat Hollande nous a donné amplement matière à faire vivre
ce blog et le
cirque Pinder des dernières élections présidentielles nous
a montré que l’idiocratie avait encore de merveilleux jours devant
elle. Après six ans de bons et idiots efforts, nous avons décidé
de poursuivre l’aventure de manière tout aussi aléatoire sous la
forme d’une revue dont la publication permettra de fixer sur le
papier la voix de toutes celles et tous ceux qui ont bien voulu nous
confier leurs articles ces dernières années, et que nous remercions
d’être encore présents dans les pages de ce numéro et dans ceux
qui suivront. Nous tâcherons de rester fidèles aux principes
énoncés à la création d’Idiocratie : au royaume des aveugles,
les borgnes sont rois. Dans un monde devenu fou, les idiots sont
bénis. Pluraliste et interdisciplinaire, cette revue a pour seule
raison d’être de parler de tout sans rien s’interdire, à tort
et à travers, mais pas toujours de travers, comme seuls les idiots
savent le faire.