samedi 19 janvier 2013

What a wonderful world


            Aujourd'hui, plongée en plein idiocratie. Pour fêter l'arrivée du week-end, un idiot ravi nous relate son expérience débilitante dans le nouveau tronçon du tramway nord.


              Déposé à la Porte de la Chapelle par un collègue de travail revenant comme moi de la banlieue nord j’ai eu l’occasion d’emprunter le nouveau tronçon de la ligne T3b du tramway parisien qui ceinture désormais toute la capitale. Ce qui m’a permis ainsi de constater la particularité de ce nouveau type de transports en commun mis à disposition des parisiens des quartiers nord : c’est un tramway musical. En avant donc pour un voyage musical offert par la Ville de Paris, la Région Ile-de-France, la Ratp, le STIF (Service des Transports d’Ile-de-France), la BEI (Banque d’Européenne d’Investissement) et la BPCE (Banque Populaire Caisse d’Epargne).
Quels que soient le nombre de rames, de lignes ou de parcours supplémentaires installés dans le nord de Paris, ces équipements sont malheureusement destinés à être, quoiqu’il arrive, saturés dès le premier jour de mise en service. Le T3 relie le pont du Garigliano à la Porte de la Chapelle depuis la fin de l’année 2012 semble déjà victime de son succès. Alors que la rame neuve et luisante vient se lover à côté du quai dans un chuintement feutré, des grappes de voyageurs se massent déjà en face des portes avant même que l’engin ne soit tout à fait immobilisé. Il est 18h30, c’est l’heure de pointe. On se rue dans le wagon dès que les portes s’ouvrent et l’on s’entasse.  A travers la large baie vitrée du tramway, j’aperçois le bus PC3, rangé de l’autre côté du trottoir. Il effectue en partie le même trajet que le tramway mais les voyageurs qui peuvent encore prendre place dans le nouveau tram l’ont ostensiblement délaissé. Du coup, il est là, abandonné au bord du trottoir, attendant les infortunés qui auront raté leur T3 ou n’auront pas réussi à entrer dedans et se rabattront sur le bon vieux PC3. Même son chauffeur est parti pour le moment, sans doute pour aller casser la graine ou prendre un café. Il fait la gueule le pauvre bus, ça se voit. Encore une victime de la modernité.
            J’ai réussi à me caser face à un grand noir à l’air maussade qui porte un bonnet lui cachant les sourcils et qui fait encore plus visiblement la gueule que le PC3. A côté, deux jeunes types en doudoune-casquette, hilares, se tapent les cuisses. L’un d’entre eux voyage visiblement comme moi pour la première fois dans ce tronçon du tramway. Son pote paraît tirer une gloire certaine du fait de l’avoir déjà emprunté auparavant : « Tu vas kiffer mon frère ! », assure-t-il à son compagnon de voyage.  Je me demande ce qui peut autant les mettre en joie à l’idée de voyager dans un tramway neuf certes, mais bondés comme tous les autres. Le charme de la nouveauté est souvent inexplicable. Ils commencent d'ailleurs au bout d'un moment à me courir un peu. Les gens qui affichent une bonne humeur envahissante à sept heures du soir en semaine dans les transports en commun, ça me tape rapidement sur les nerfs. Ce qui m'irrite le plus en réalité, c'est que le tramway ne démarre pas. On continue à attendre le chauffeur tandis que, sur un petit écran accroché au plafond, le message "départ imminent" défile depuis dix minutes. Je commence à regretter de ne pas avoir pris le métro. Tout ça pour aller faire le touriste et "tester le nouveau tramway"...Quel con tiens, je vais me payer le premier incident de la ligne et rester bloqué là une heure, d'autant que la densité humaine atteinte dans la rame rend quasiment impossible toute sortie. Je repense à Zazie: "Ah les vaches ! Me faire ça à moi ! qu'était si content, si heureux et tout de m'en aller me voiturer dans le tramway !" Et puis paf. Subitement, on démarre.




            Galvanisé par le mouvement du véhicule, les deux types à côté de moi se marrent de plus belle. « Tu vas voir cousin, y s’font leur délire, c’est mortel », assure à son vis-à-vis mon voisin de gauche. Je commence à me demander de quoi ils peuvent bien parler. Le grand noir en face de moi continue d’afficher une impassibilité neurasthénique. Libéré par notre mise en mouvement, je sens mon moral se redresser à mesure que nous progressons. Le manège des deux types me paraît même maintenant plus sympathique, d’autant qu’il est devenu franchement intrigant : celui qui est juste à côté de moi s’est immobilisé le doigt en l’air et impose de la main le silence à son pote d’en face. J'en suis encore à me demander ce qu’il peut bien foutre quand les premières notes de musique emplissent l’espace bondé de la rame. Instinctivement, je cherche des yeux le boulet cosmique qui a encore décidé que le fait d’écouter Booba à plein décibels sur son Iphone5 de pauvre beauf arriviste lui confére une valeur sociale supérieure à celle du commun des mortels. Mais non ce n’est pas cela : d’autres voyageurs jettent des coups d’œil intrigués à droite et à gauche. Les deux pignoufs à côté de moi sont morts de rire et une voix de guichetière de l’espace annonce soudain « Coleeetteu BESSON ! » sur un fond de blues psychédélique intersidéral. Je constate que la plupart des voyageurs sont tout comme moi intersidérés. Mes deux voisins se tiennent les côtes. Le grand noir en face de moi n’a pas bougé. Sa physionomie ne trahit rien d’autre qu’une lassitude statuaire.
            Un riff langoureux et une ligne de basse sensuelle célèbrent notre arrivée à la station suivente, Porte d’Aubervilliers, annoncée par une voix d’homme chaleureuse qu'on imagine sans peine vous accueillir avec un verre de vin chaud à la main à l'entrée d'un chalet alpin.
-          C’est la fête dans le tramway, dis-je à mes voisins toujours aussi hilares, ils ont pas prévu les boules à facette aussi ? 
-          Grave, y vont nous mettre les spots et les lunettes 3D !, me répond le p'tit jeune d'en face qui a l'air de passer le meilleur moment de sa journée.
-     Y sont pas cons les keums, ajoute son docte compère, genre, y mettent un truc funky passqu’y savent que c’est la banlieue nord quoi et qu’les gens y sont un peu stressés ici, yzon besoin de trucs peace. 
Il accompagne cette dernière remarque d'un sourire qui va d'une oreille à l'autre. Pas de réaction de mon voisin d’en face, le bonnet toujours enfoncé sur les oreilles, le regard vaguement hostile et le visage fermé. La station suivante, c’est Rosa Parks, annoncée par une espèce de soupe électronique vaguement orientalisante qui fait se trémousser mes deux voisins qui en pleurent de rire. Place au cours d’éducation civique. Je vois d’ici le papa modèle avec son petit garçon qui lui demande, les yeux, évidemment, brillants d’intelligence :
-          Mais papa, c’était qui Rosa Parks ?
-       Eh bien, c’est une dame très courageuse qui a refusé de s’assoir à la place réservée aux noirs dans le bus.
-          C’est arrivé ici papa ?
-          Mais non voyons fiston, c’est arrivé de l’autre côté de l’Atlantique, aux Etats-Unis.
-          Mais alors pourquoi c’est le nom de la station ici papa ?
-          Eh bien fils, c’est parce que nous sommes tous américains voyons !
Le nom de certaines stations présente beaucoup plus d’intérêt. C’est le cas par exemple de l’arrêt « Butte du Chapeau Rouge » qui me laisse franchement perplexe et qui a dû laisser également perplexe le créatif payé pour composer la bande son du T3 puisque nous avons droit à une espèce de jingle qui mériterait à peine de figurer dans un Navarro. Rien qui puisse expliquer le mystère de cette butte et de son chapeau rouge. J’ai regardé depuis mais hors de question de révéler ici le pot aux roses, vous n’avez qu’à chercher et, comme moi, vous vous endormirez un peu moins cons ce soir.
            En matière d’accompagnement musical et sonore la médaille d’or revient aux stations « Ella Fitzgerald » et « Porte de la Villette », ex-aequo. Afin d'annoncer la première, une voix de Birkin de supermarché laisse tomber du haut-parleur un « Eullla Fitcheroowld – Gwands Moulin de Pantiiin » qui fait franchement s'esclaffer les voyageurs sans parler des deux acolytes à ma droite, qui descendent d’ailleurs à cet arrêt en me gratifiant d’un « bon voyage ! » accompagné de rires entrecoupés. Quant à la Porte de la Villette, c’est un type qui a presque la voix du Baloo du Livre de la jungle qui nous en annonce l’arrivée avec une bonne humeur joviale et surréaliste. Les voyageurs, dans le tram, sont partagés quant à eux entre le rire et l’incrédulité. A l’extérieur, sur le trottoir, c’est aussi une franche réussite. On a sans doute filé quelques millions à un Artiste en lui laissant carte blanche pour donner libre cours à sa créativité et dessiner un arrêt de tramway qui fasse honneur à la Cité des Sciences et de l’Industrie. Du coup il a réalisé une bouse en béton décorée avec des traces de semelles de rangers sur les murs au milieu duquel il a collé un pneu, le tout surmonté d’un néon blafard. Normal. Applaudissements.
            Nous arrivons à l’hôpital Robert Debré et le grand noir au bonnet qui est assis en face de moi se lève alors pour sortir du tramway. J’en déduis rapidement qu’il est fort possible que cela soit un infirmier, voire peut-être un interne, venant prendre sa garde de nuit à l’hôpital. Ni la basse funk, ni Rosa Parks, ni Jane Birkin, ni Baloo n’ont réussi à le dérider. J’en déduis rapidement que tout ceci doit aussi gravement lui taper sur le système. J’en déduis pour finir que d’ici quelques semaines, Baloo, Birkin et le funk musette risquent de taper sur les nerfs de beaucoup plus de voyageurs. En attendant, j’ai presque l’impression que c’est la musique de la série Urgence qui célèbre à plein tubes notre arrivée à l’hôpital Robert Debré. Prochaine station: hôpital psychiatrique.  




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