mardi 29 janvier 2013

Sink Tank





Elément: Le sénateur US Jim DeMint (Républicain – Caroline du Sud) a démissionné du congrès pour devenir président de la fondation Heritage[1].
Elément : Le leader républicain Dick Armey qui a démissionné de son poste de président de Freedom Works[2] suite à une affaire de financement secret[3] portant sur 12 millions de dollars, s’en va en bénéficiant d’une compensation de 8 millions de dollars.

Ces deux faits illustrent un phénomène important qui se développe désormais à Washington : la fin des think tanks tels que nous les connaissions. D’institutions accueillant des universitaires et des chercheurs, employant souvent des personnalités possédant de hautes qualifications dans des domaines très spécialisés, les think tanks se transforment en simples entreprises de lobbying et de relations publiques. Leur action s’appuie de plus en plus largement sur la publicité et le militantisme plutôt que sur les publications et la recherche. Ils deviennent également de plus en plus étroitement alliés aux partis politiques et aux membres du congrès, pour lesquels ils sont devenus des supplétifs virtuels.
Historiquement, les think tanks comme Brookings Institution[4] étaient un peu comme des universités sans enseignement. De fait, Brooking a  été fondé en tant qu’université et possède toujours un nom de domaine en .edu. Son objectif était de combler le fossé entre les milieux académiques et politiques.
Dans les années 1970, ce modèle commença à évoluer avec la création de la fondation Heritage. Au contraire de Brookings, Heritage ne se consacrait pas uniquement à la recherche mais son objectif était d’influencer directement la politique, en particulier celle mise en oeuvre à Capitol Hill[5].
Plutôt que de produire des livres qui nécessitent des années pour être écrits et pour devenir des références dans certains domaines politiques, Heritage produisit de courtes analyses politiques, parfois une page, à propos de problèmes débattus le jour-même au Sénat.
Ce qu’Heritage avait compris c’est que quelques informations délivrées dans des délais opportuns avaient infiniment plus de valeur qu’une analyse définitive arrivant beaucoup trop tard pour être d’une quelconque importance. Peu à peu, d’autres think tanks comme l’American Enterprise Institute, Cato Institute et le Centre for American Progress adoptèrent le style « bref mais tombant à pic » des rapports d’Heritage en lieu et place des méthodes plus académiques de Brookings ou de Hoover Institution.
Ce modèle fonctionna très bien et fut grandement amélioré grâce à l’avènement d’Internet, qui permettait une plus grande possibilité de dissémination des publications. Il s’avéra également que la réactivité politique des think tanks de la nouvelle ère convenait parfaitement aux médias et aux décideurs politiques. Les journalistes, toujours contraints par les délais et dates butoirs, trouvaient les synthèses d’Heritage beaucoup plus faciles à digérer que les recherches de niveau académique provenant de Brookings.
Malheureusement, une des conséquences de cette évolution fut la dégradation de la qualité des experts vers lesquels se tournaient les médias pour recueillir des analyses. Les conclusions de spécialistes mondialement reconnus comme Henry Aaron du Brooking Institute ne pesaient désormais pas plus que les mémos simplistes régurgités par un analyste de la fondation Heritage ayant à peine achevé ses études.
Une explication très simple à cela est qu’il est très difficile d’expliquer de complexes problèmes relatifs à la santé ou la fiscalité sans faire l’économie de quelques nuances critiques. Les universitaires peinent souvent à s’exprimer clairement sur de tels sujets et les reporters à retranscrire de façon simple leurs propos. Il est beaucoup plus facile de citer un analyste d’Heritage seulement préoccupé par le fait de coller à l’agenda républicain au congrès en affichant un mince vernis de respectabilité think tanks.
L’aptitude des think tanks à bouleverser les agendas politiques eut pour conséquence l’augmentation de leur budget et des salaires de leurs dirigeants. On a pu ainsi écrire qu’Ed Feulner, ancien dirigeant de Heritage Foundation, touchait un million de dollars par an. Il est désormais habituel pour les analystes des think tanks de percevoir des salaires à six chiffres.
L’étape suivante fut pour les think tanks de cesser de prétendre à la moindre objectivité et de devenir de véritables comités d’action politique à temps plein. Désormais, beaucoup de think tanks, qui sont exemptés d’impôts selon la section 501©(3) du code de la fiscalité, mènent des opérations de lobbying et de relations publiques qui ne sont théoriquement pas exemptées d’impôts, selon la section 501 © (4) du code fiscal.
C’est pourquoi la fondation Heritage s’est dotée d’un site web affilié prénommé Heritage Action for America[6], le Center for American Progress en possède quant à lui un prénommé Center for American Progress Action Fund et ainsi de suite…Il est devenu banal pour les gens d’aller et venir entre gouvernement, lobbying, campagnes électorales et think tanks. Cette dégradation de l’idéal académique premier des think tanks aurait été impensable il y a encore quelques années.
Comme le remarque la chroniqueuse du Washington Post Jennifer Rubin, en commentant la conversion du sénateur DeMint en directeur de think tanks, « en l’intégrant, Heritage, à un niveau encore plus vaste qu’auparavant, devient un instrument politique au service de l’extrémisme, et non plus un respectable think tank et un pôle universitaire. »
Il n’y a rien en soi de mal à cela hormis quand les décideurs, ceux qui agissent au sein des médias et des institutions publiques, omettent de réaliser que les think tanks sont passés du statut de groupes de réflexion philosophique, qu’ils soient libéraux ou conservateurs, à celui de véritables machines de guerre au service des partis. Je pense qu’une limite a été franchie et pour cette raison je me fie rarement aux recherches publiées par les think tanks autrement que pour connaître la ligne partisane du jour sur telle ou telle question.
Un autre problème est que les membres du Congrès semblent désormais enchantés de déléguer les tâches d’analyse à des think tanks plutôt que de s’appuyer sur des prestataires institutionnels. Par exemple, il y a deux ans, le républicain Paul Ryan demanda à Heritage d’évaluer son budget plutôt que de s’adresser au Budget du Congrès américain[7], arbitre officiel du Congrès.
Ce processus de délocalisation des activités du Congrès en matière d’évaluation, d’analyse et de recherche, en particulier du côté républicain, a eu tellement de succès qu’une partie des conservateurs contestent désormais l’utilité réelle de certaines agences comme le Service de Recherche du Congrès[8]
Je pense qu’il s’agit d’une dérive très dangereuse. La prise de décision politique doit se fonder sur des faits, des données et des analyses basées sur des méthodes scientifiques, et être aussi détachée que possible des biais partisans. Mais de nos jours, les décideurs politiques, institutions et médias, font plus de cas du consensus qui ralliera leurs partisans ou des prédispositions idéologiques que de travaux de recherche qui pourraient ébranler les opinions simplistes mais profondément enracinées.
On connaît la célèbre réplique du sénateur Daniel Patrick Moynihan qui a déclaré un jour que les gens sont engagés par leurs opinions et non par leurs actes. J’en déduis pour ma part que les gens s’engagent sur leurs opinions mais n’escomptent pas qu’on prenne celles-ci au sérieux. La politisation des think tanks rend la distinction encore plus difficile à faire, même pour les gens sérieux, entre fait, vérité et vision partisane. La politique ne peut que plus en souffrir.

Source : Bruce Bartlett, The Fiscal Times.
http://www.thefiscaltimes.com/Columns/2012/12/14/The-Alarming-Corruption-of-the-Think-Tanks.aspx#page1

Traduit par un idiot.

Un papier à retrouver sur l'excellent site de l'OJIM



[1] Un des plus importants think tanks conservateurs. Fondé en 1973 par le milliardaire Joseph Coors et basé à Washington. Architecte de la doctrine Reagan dans les 80’s (qui préconisait un soutien massif aux anticommunistes afghans, angolais, cambodgiens et nicaraguayens. La fondation Heritage a établi, avec le Wall Street Journal, l’indice de liberté économique qui, inspiré par les thèses d’Adam Smith, mesure la liberté économique dans un pays à l’aune de l’intervention étatique et du respect de la propriété privée. 
[2] Think Tank conservateur dédié à la lutte contre les taxes, la réforme de la sécurité sociale et l’intervention de l’Etat dans l’économie.
[3] En novembre 2012, Freedom Works a reçu un important financement de deux compagnies qui se sont avérées être en réalité gérées par le même homme, William S. Rose Jr., avocat à Knoxville, sans que celui-ci soit en mesure ou désireux de révéler d’où provenaient les importants fonds versés à Freedom Works, en pleine campagne électorale.
[4] Un des plus anciens think tanks. Basé à Washington, il est spécialisé dans la recherche et la formation dans le domaine des sciences sociales, en économie, politique, aménagement, affaires étrangères et stratégies de développement.
[5] C’est-à-dire au Capitole, qui abrite le congrès américain.
[6] La version originale du texte précise qu’il s’agit d’un « C4 affiliate », à savoir un centre « Command, Control, Communication, computers » (C4) ou plus simplement une plate-forme internet capable de développer à plus grande échelle une technique marketing plus efficace. Comme le remarque l’auteur du blog politique Lakeshore Laments, « Un C4 Heritage pourra faire la promotion au plan national de ce que peu  d’entités de ce niveau sont capable de diffuser. Il possède désormais 750000 membres, ce qui constitue une très bonne base d’opération. A partir de là, ils pourront s’organiser contre (ou pour) la législation étatique et fédérale à un niveau que peu d’organisations de ce genre peuvent espérer atteindre. »
[7] Congressional Budget Office. Agence fédérale américaine faisant partie de la branche législative du gouvernement. Créé en 1974, il réunit un ensemble de sommités universitaires et d’experts chargés d’évaluer les effets de la dette nationale américaine.
[8] Congressional Research Service, qui n’est autre que le think tank officiel du Congrès, organisation financée par des fonds publics appartenant à la branche législative du gouvernement américain et dédiée à toutes les activités de recherches intervenant dans le processus décisionnel du Congrès. Des efforts ont également été entrepris pour diminuer son indépendance et le rendre plus dépendante des agendas partisans de la majorité du Congrès.  

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